24.04.2007

Ma Gonze.

Stridence de Barbarie. C'est le nom de ce putain de réveil. Il me contraint à affronter dès quatre heures du matin chaque lundi que Dieu fait. Et chaque mardi. Chaque mercredi. Chaque jeudi. Le vendredi. Le samedi. Il n'y a que le dimanche que Stridence de Barbarie daigne me laisser dormir. Mais dimanche, c'était hier.


Je m'extirpe des plumes en grognant. Je dois farfouiller un moment dans le tas de fringues sales pour retrouver mes chaussons. Je finis enfin par mettre la main dessus. Je me redresse. Et je tombe immédiatement en arrêt -ma Beauté me regarde. Elle est nue.


Ne souriez pas, vous vous arrêteriez aussi.


La tête inclinée sur l'épaule gauche, elle a entrepris de relever ses cheveux infiniment longs, infiniment châtain, infiniment tout, quoi. C'est des cheveux, ils font style on n'est que des cheveux, mais ça va vachement plus loin que ça. A chaque coup, je ne peux pas m'empêcher de lui faire remarquer que ça sert à rien d'en faire un chignon, mais elle ne m'écoute jamais.


Comme elle est toute nue, il y a sa peau qui éclaire partout, ça ferait presque mal aux yeux. Au bout d'un moment à la regarder comme ça, je sens bien que je commence à rougir, alors je soupire, je tend la main vers elle, et je caresse son cadre. Rien que le cadre, à chaque fois, sinon j'ai trop peur d'abîmer la toile en mettant ma main dessus. Elle est fragile, quand même.


Comme d'habitude, j'ai plus le temps de prendre un café avant d'aller au boulot.




Espresso

Je rallume ma cigarette. Quelques mégots s'enchevêtrent déjà
dans le cendrier. Sur la table ronde, deux tasses de porcelaine
blanche. La mienne est marquée de rouge à lèvres. Sur la
sienne mon doigt glisse. Une aréole de café où elle
posa sa bouche. Aucune trace d'artifice. J'effleure
de l'ongle la courbe lisse de l'anse. Je songe
au balancement de ses hanches. Entre mes
mains en coupe, la tasse n'a pas encore
refroidi. Elle irradie tendrement.
Il y reste un peu
de mousse. Je l'incline. Quelques gouttes s'en écoulent.
Elles ont sur ma langue une si douce amertume...

Pari

Trois jours, trois jours harassants qu'il courait ainsi. La transpiration inondait son front brûlant. Son jogging lui collait au corps, frottant pas après pas sa chair à vif.


[Pourquoi donc avait-il fallu qu'il proposât un pari aussi abracadabrant à Cynthia? ]


Il courait donc sans faiblir un instant, sur un ruban poudroyant qui sinuait jusqu'à l'horizon. Il parlait tout haut pour nourrir sa motivation : "O.K, j'ai mal. Partout. Mais il n'y a aucun salut hors l'amour infini qu'offrira Cynthia à qui saura subir sans mollir un avaro si torturant, fruit d'un pari idiot ."


[Un mois auparavant, Cynthia avait souscrit à sa proposition d'un brunch dans un bistrot du coin. Sirotant son jus d'abricot, il avait subi son discours sans fin sur David Langat : "Cinq marathons, gnagnagna, un cran ahurissant, gnagnagna, moi,assistant au sprint final, j'ai vu son punch inouï, un corps divin...". Il avait fini par saisir l'occasion. Affichant l'air distant du gaillard rompu au triathlon, il avait garanti : "Pour t'avoir à moi, Cyntia, j'irais jusqu'à courir trois jours dans le Sahara. Non stop."]


Soudain, il s'immobilisa : il s'asphyxiait, l'air lui manquait. Il vomit dans la convulsion qui contraignit son corps à s'accroupir durant un long instant. Blafard, il poursuivit son sprint, s'accrochant sans faillir au motif qui l'avait conduit jusqu'ici.


[Il imaginait qu'un propos si hardi allait la ravir, qu'il n'aurait plus dans un futur prochain qu'à approfondir son initiation au coït anal sans trop avoir à discourir pour y aboutir. Cinglant fiasco. Pris au mot, il lui avait fallu agir. Pour du vrai.]


Mardi soir, il avait subi un long assaut d'hallucinations. Son ciboulot, fort mis à mal, avait pourtant combattu jusqu'à la fin un tas d'apparitions : Cynthia lui offrant un bock tout frais, Cynthia baisant son front cramoisi, Cynthia lui montrant dans l'accroc d'un cumulus aux coloris chatoyants son clitoris qui irradiait d'amour pour lui.
Il franchit d'un bond un gros caillou qui saillait du macadam, arriva palpitant à l'oasis... Cynthia languissait sans lui, à coup sûr!

Mais pourquoi donc, au bout du circuit inhumain qu'il avait dû accomplir, son iris soudain confus n'avisa-t-il aucun profil connu?

Contrainte de ce texte : n'utiliser aucun "e".

 

Voir aussi : Kawa court, d'Obasane 

La première fois


La première fois ? Pas simple ... Mine de rien, c'est un coup à prendre,

si on n'est pas spécialement sportive, la randonnée en haute montagne.

On y a beaucoup pensé avant, on s'est entraînée un moment toute seule

en terrain plat, on a évalué les distances, investi dans un bon sac à dos.

Ce qu'on a glané dans les bouquins et les films a aiguisé notre envie :

on a grandi avec Heidi, dévoré Premier de Cordée à l'adolescence ...

Parfois, avec un peu de chance, un cousin plus vieux nous a dévoilé sa

technique anti-ampoules apprise aux scouts, tandis que fascinée l'on o-

pine. Mais ce trop bref aperçu ne saurait assouvir le désir grandissant de

liberté et de grand air. Alors un jour, résolue, on quitte sa mère avec un

baiser : on passe à l'acte. Enfin l'objet de notre envie se dresse face à nous

et on voit le Mont-Blanc pour la première fois! Notre esprit est dès lors

bandé vers un seul but. Parcourue de frissons d'excitation, on empoigne

son sac et en route!On observe le ciel, les fleurs, une abeille qui a perdu

son dard et on s'extasie: que la nature a bien fait les choses! On le laisse

tellement loin derrière soi, le quotidien! On va permettre à son esprit de

s'aventurer selon sa fantaisie là où il en a envie... Très vite, cependant,

comme on n'en a pas l'habitude, on se fatigue sous le soleil de plomb et

on commence à ruisseler. Il faut dire aussi qu' il est devenu plus raide,

plus escarpé, ce sentier qui sur les premiers mètres était presque plat.

L'action se corse quelque peu, et il faut soutenir le rythme... Je branle

du chef: "il faut tenir!" Une marmotte s'enfuit, ne me laisse apercevoir que

sa queue, farouchement. Mon souffle s'affole, mon corps est brûlant.

Et puis, j'entr'aperçois le sommet.Les derniers mètres sont les plus durs.

Je me livre toute entière, je dépasse mes limites et dans une déchirure

entre les nuages, je contemple enfin le paysage s'étalant en contre-bas.

J'atteins un sentiment de plénitude bouleversant. Je suis au septième ciel...

 

A relire en sautant une ligne sur deux...

 

Ma référence : Hommage à George, d'Obasane